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De nouveaux indices de la présence maya à Teotihuacan retrouvé sur la Place des Colonnes

Le caractère multiethnique de la population teotihuacaine est connue depuis plusieurs décennies. Des fouilles ont notamment mis en évidence la présence de groupes zapotèques à Teotihuacan (Caso, Bernal & Acosta, 1957; Fowler & Paddock, 1975; Urcid Serrano, 2005; Palomares Rodríguez, 2007; Gibbs, 2010; Archer Velasco, 2015; Ortega Cabrera, Archer Velasco, & Vargas López, 2016; ou plus récemment dans le quartier de Tlailotlacan (Marcus, 2003 & Braswell, 2003).

Un nouveau projet, co-dirigé par les archéologues japonais Saburo et Nawa Sugiyama, son homologue américain William Fash et l'archéologue mexicaine Verónica Ortega, est à pied d'oeuvre au coeur de Teotihuacan depuis 2015. Une équipe interdisciplinaire comprenant des spécialistes en topographie, en ostéologie, en données GIS, en prospection géophysique, des céramologues, des bioanthropologues a donc été formée.


La Place des Colonnes et la Place nord de la Pyramide du Soleil, bien que situées au centre de ce qui fut une des plus grandes villes du monde à son époque, n'en restent pas moins des endroits peu étudiés jusqu'à il y a peu. Pour ce faire, un relevé topographique tridimensionnel a été effectué, complétant celui effectué pour les fouilles du Complexe de la Pyramide la Lune pendant les années 2000.

Plan du centre cérémoniel de l'ancienne ville de Teotihuacan.
Source: Proyecto Plaza de las Columnas d'après Millon (1973). 

Plaza de las Columnas, Teotihuacan. Photo : Mauricio Marat.

Des puits de sondage, atteignant parfois 100 m2 de surface et 5 m de profondeur, ont été percé sur un terrain mesurant 300 m de long pour 250 m de large. Ces puits laissent apparaître des structures dont l'utilité est encore hypothétique. Dix niveaux d'agrandissements et de changements ont eu lieu entre 200 et 500 de notre ère.
Pour cette équipe internationale, la Place des Colonnes pourrait avoir été le siège d'activités rituelles et politiques. Un usage résidentiel n'est pas non plus à exclure. 

Découverte de peinture murale fragmentaire, Monticule nord, Place des Colonnes, Teotihuacan.


À ce titre, la présence de 500 fragments de peinture murale de style maya est particulièrement révélatrice. Retrouvés sur la partie nord du monticule nord, ils figuraient dans une paroi large de 50 cm et ont été volontairement recouverts lors des dernières phases d'occupation de Teotihuacan. Même si pour l'heure, aucune reconstruction des fragments n'a été entreprise, plusieurs éléments sont à noter. D'abord les archéologues ont observé la représentation de petits personnages qui rappellent ceux représentés sur les parois du complexe de Tetitla. Des glyphes mayas sont également présents et sont probablement étudiés actuellement par des épigraphistes. Enfin la palette de couleurs employées révèle une certaine variété comprenant des rouges, des ocres, des verts et des blancs. 

Fragment de peinture murale, Place des Colonnes, Teotihuacan. Foto: M. Marat


La présence maya au coeur de la mégalopole teotihuacaine n'est pas sans questionner le rôle de ce groupe culturel dans l'organisation politique et rituelle de cette dernière. Là encore les fouilles entreprises sur l'un des cótés du Monticule nord ont fourni des imformations précieuses. Une énorme offrande composée de matériels organiques carbonisés, de lithique et de céramique a été déjà partiellement étudiée. 

Offrande de la Structure 25C-N, Place des Colonnes, Teotihuacan. Photo: INAH.
Y figurent des os d'animaux comme le lapin, le lièvre, la caille, le cerf mais aussi des graines de yuca, de piment, de tomate et de tabac

Analyse d'os d'animaux extraits de la Structure C25-N. Photo : Mauricio Marat/INAH.
En ce qui concerne la seconde catégorie d'objet, des fragments d'obsidienne ont été mis au jour. il conviendra de déterminer le gisement d'origine. Enfin des tessons de vaisselles étaient parfois décorés de personnages : richement vêtus, ils portent des coiffes en forme de queue de loup. 

Couvercle en céramique à figures noires sur fond rouge, Offrande, Structure 25C-N, Place des Colonnes, Teotihuacan. Photo: Mauricio Marat/INAH.
D'autres, comme cette bassine, sont ornés de reliefs peints : on y voit deux serpents à plumes face à face, surmontée d'une longue file de coquillages marins disposés verticalement.


Bassine en céramique et aux reliefs serpentiformes peints, Offrande de la Structure 25C-N, Place des Colonnes, Teotihuacan. Photo: Mauricio Marat/INAH.
Les résultats de ces trois dernières années de travaux ont été´particulièrement positifs, si on se fie au bulletin publié sur le site de l'INAH. Dans tous les cas, des études chimiques et physiques ont été entreprises pour déterminer l'éventuelle origine de ces pièces.

Mais le travail des archéologues ne s'est pas arrêté là. Ce monticule nord contenait d'autres offrandes appartenant à des phases antérieures. Sur un axe nord-sud antérieur à la construction de l'édifice contiguë au monticule nord, les Teotihuacains avaient déposé une offrande de consécration remontant au IVe siècle de notre ère. Elle contenait pas moins de deux mille objets en pierre verte, de la simple perle à des figurines anthropomorphes, en passant par des boucles d'oreilles. L'offrande comprenait aussi d'autres objets en pyrite et en obsidienne, les squelettes presque complets d'un aigle et d'une espèce de singe originaire du sud-est du Mexique, un crâne de puma et les restes de petits serpents.

Un mur divisait la zone résidentielle de la Place des Colonnes. Adossé à la Chaussée des morts, il pourrait mesurer bien plus que les 22 m qui ont été enregistrés jusqu'à présent. À son extrémité sud, l'équipe du Proyecto Plaza de las Columnas a fouillé un autre dépôt rituel de 3 m sur 5 m. À 3 m de profondeur, elle a d'ores et déjà enregistré la présence de plus de 2600 fragments osseux humains, la plupart correspondant aux côtes et à une dizaine de crânes avec leurs cervicales. Les premiers examens physiques indiquent des traces de découpe et font penser à un démembrement rituel organisé vers 400 de notre ère, une date assez tardive, si on considère la chronologie générale de Teotihuacan. Des examens isotopiques et génétiques permettront peut-être des liens de parenté entre les victimes. Elles établiront certainement leur origine et les éventuelles pathologies dont elles ont pu souffrir avant de connaître ce triste sort.

En tout état de cause, cette série de découvertes remet totalement en cause l'idée d'une mégalopole qui se serait imposée sur le reste de la région. Il est urgent de reconsidérer le sens unique des relations entre Teotihuacan et d'autres parties de la macrorégion comme les anciennes cultures oaxacaines ou mayas. La présence durables de ces groupes au cœur même de Teotihuacan tendraient plutôt à montrer un équilibre précaire entre différentes ethnies. On attend donc d'en savoir un peu plus sur les fouilles qui ont conclu la saison 2018.


Références bibliographiques
Archer Velasco, J. N. (2015). Gente de Nubes y caminos lejanos. Presencia foránea en Teotihuacan, la movilidad poblacional de Tlailotlacan, en el periodo Clásico Mesoamericano (tesis de maestria). Escuela Nacional de Antropología e Historia, México D.F. Consulté à l’adresse https://www.academia.edu/12750876/Gente_de_Nubes_y_caminos_lejanos._Presencia_for%C3%A1nea_en_Teotihuacan_la_movilidad_poblacional_de_Tlailotlacan_en_el_periodo_Cl%C3%A1sico_Mesoamericano._Tesis_de_Maestria

Braswell, G. (2003). The Maya and Teotihuacan: Reinterpreting Early Classic Interaction. Austin: University of Texas Press. 

Caso, A., Bernal, I., & Acosta, J. (1957). La cerámica de Monte Albán. México: Instituto Nacional de Antropología, Secretaría de Educación Pública. 

Complejo Plaza de las Columnas. Resultados 2016-2017

Fowler, , W., & Paddock, J. (1975). Nexos Teotihuacan-Monte Albán vistos en la cerámica. XIII Mesa Redonda, Arqueología , II, 163‑177.

Gibbs, K. (2010). Pottery and Ethnic Identity in the Oaxaca Barrio, Teotihuacan. Ontario Archaeology, 8588, 291‑300.

Marcus, J. (2003). The Maya and Teotihuacan. In The Maya and Teotihuacan: reinterpreting early classic interaction (p. 337‑356). Austin: University of Texas Press.

Ortega Cabrera, V., & Archer Velasco, J. N. (2016). La muerte en Tlailotlacan, Teotihuacán: un enfoque bioarqueológico. Arqueología, 51, 116‑132.

Ortega Cabrera, V., Díaz Ávila, E., & Vargas López, M. Á. (2016). La cerámica oaxaqueña de Tlailotlacan, Teotihuacán. Arqueología, 51, 94‑115.

Palomares Rodríguez, M. T. (2007). Ocupación zapoteca en Tlailotlacan, Teotihuacan Un estudio de identidad y adaptación en la unidad doméstica TL1 (Tesis de licenciatura). Escuela Nacional de Antropología e Historia, México, D.F. Consulté à l’adresse https://www.academia.edu/6059616/Ocupacion_Zapoteca_en_Tlailotlacan_Teotihuacan._Un_estudio_de_identidad_y_adaptacion_en_la_unidad_domestica_TL1

« Resultados 2015. Primera temporada de excavación ». Complejo Plaza de las Columnas, http://ppcteotihuacan.org/es/resultados-2/resultados-2015/. Consulté le 28 octobre 2018.

« Resultados 2016-2017 ». Complejo Plaza de las Columnas, http://ppcteotihuacan.org/es/resultados-2/2016-2017/. Consulté le 28 octobre 2018.

Sugiyama, N., Sugiyama, S., Ortega, V. et Fash, W. (2017). ¿Artistas mayas en Teotihuacan?, Arqueología Mexicana, 142, 8. [En línea] https://arqueologiamexicana.mx/mexico-antiguo/artistas-mayas-en-teotihuacan

Urcid Serrano, J. (2003). Las urnas del barrio zapoteca de Teotihuacan. Arqueología mexicana, XI(64), 54‑57.

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