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Les 80 ans de l'INAH : un anniversaire en pointillés

L'Institut National d'Anthropologie et d'Histoire (INAH) fêtait le 3 février dernier ses 80 ans. Un âge pour le moins respectable puisque le CRNS est né la même année. Pourtant dans les deux institutions, la crise est bien présente et pour des raisons relativement semblables.



Malheureusement les correspondants des médias européens et francophones ont oublié d'évoquer les conséquences désastreuses du budget voté par les députés de son parti MORENA, Mouvement de Régénération Nationale, créé de toute pièce pour lui permettre de récupérer un siège présidentielle qui lui échappait depuis 2006. À deux mois de sa prise de fonction, alors que la majorité de MORENA siège au parlement mexicain depuis le mois d'août, le président López Obrador ne semble pas clairement avoir mesuré les conséquences dramatiques de l'autorité républicaine qu'il s'est certes appliqué à lui-même, mais en entraînant avec lui celles et ceux dont les conditions de vie étaient déjà précaires. 

Manifestation des personnels et étudiants de l'INAH et de l'ENCRyM, 31 janvier 2019.
Photo: Audrey Sanroman
Mais les conditions de travail se sont particulièrement détériorées pour une écrasante majorité des personnels de l'INAH, de ses écoles, l'École Nationale d'Anthropologie et d'Histoire, l'École d'Anthropologie et d'Histoire du Nord du Mexique, l'École Nationale de Conservation, Restauration et Muséographie, mais aussi de l'Institut National des Beaux-Arts. 70 % des employés de l'INAH travaillent sans contrat et l'état leur doit encore leurs salaires et ou honoraires du moins de janvier, sachant que le salaire est généralement versé tous les quinze jours au Mexique, tant dans le secteur public que privé. 

Voici une série de chiffres pour contextualiser les missions de l'INAH. Il compte actuellement 6500 employés, la majeure partie des administratifs, 120 architectes et 900 chercheurs à temps plein chargés de fouiller, conserver et surveiller 192 zones archéologiques et 160 musées à travers tout le pays au moyen de 31 centres, 50000 sites archéologiques et plus de 100000 sites historiques enregistrés (Musacchio, 2019, Ramírez Castilla, 2019). 

Les professeurs de l'ENCRyM, chargés de former les conservateurs et restaurateurs qui ont été particulièrement sollicités par le président Peña Nieto et son successeur López Obrador pour travailler sur le patrimoine architectural considérablement endommagé par les séismes de septembre 2017, sont en grève parce qu'aucun contrat de travail ne leur a été proposé. De fait une manifestation a eu lieu au pied des fenêtres du Palais présidentielle, à quelques mètres de la Zone archéologique du Templo Mayor. Quelques 200 chercheurs et enseignants de l'ENCRyM et de l'INAH, y compris à temps plein sont venus rencontrer Alejandra Frausto, secrétaire à la culture, et Sergio Mayor, président de la commission de la culture au parlement mexicain. 







Parmi ces chercheurs à temps plein, figurait Leonardo López Luján, directeur du Proyecto Templo Mayor, qui n'a pas hésité à fustiger la politique culturelle du gouvernement. 









Diego Prieto, directeur de l'INAH, était lui aussi le spectateur inattendu de l'événement. Sa présence surprenante attira rapidement les micros de la presse venu couvrir la mission. Il se contentait notamment de justifier que le budget dont disposait l'INAH ne lui permettait pas de payer les 1700 travailleurs éventuels de l'INAH et qu'il fallait donc réduire la voilure (Paz Avendaño, 2019), la faute à l'absence de création de poste depuis des décennies. Il est pourtant bien connu que des chercheurs en CDI à l'INAH sont juste là pour chauffer leur siège quand ils daignent se présenter à leur bureau. Certains ont peu contribué à la diffusion de leurs recherches, limitant leurs publications et touchant indûment leur traitement.

À l'EAHNM situé à Chihuahua étudiants et professeurs se sont donné la tâche de nettoyer et préparer les locaux pour les classes, aucune entreprise n'ayant pu être sollicitée pour le faire. Selon un article de la Jornada (Martínez Torrijos y Estrada, 2019), corroboré par Víctor Ortega León, enseignant et archéologue de l'EAHNM, l'Assemblée générale permanente de l'EAHNM, composée d'enseignants et d'étudiants, a décidé de commencer les cours sans contrat ni salaire. Toujours selon Ortega León, les premiers contrats de travail ont été signés au compte-goutte la semaine dernière et quelques enseignants ont pu recevoir partiellement leurs salaires.

Autre exemple des centres INAH narré par Ramírez Castilla (2019) : à de rares exceptions, ils sont situés dans des bâtiments en location ou en prêt, peu adaptés à la conservation de matériels historiques et archéologiques. Dans de rares cas, ils occupent des immeubles classés au patrimoine qui ne répondent pas aux conditions de conservation que la loi établit : c'est donc l'arroseur arrosé, l'INAH demandant aux particuliers d'accomplir des normes et des textes qu'il est incapable de s'appliquer à lui-même. 

Un dernier exemple flagrant de la diffusion des savoirs anthropologiques est le nombre toujours plus limité au Musée National d'Anthropologie ou dans d'autres enceintes culturelles dépendant de l'INAH. Il suffit de regarder les agendas culturels de l'INAH des deux ou trois dernières années pour se rendre compte de leur raréfaction : certains chercheurs qui organisaient ses cours ont vu leur paiement retardé ou annulé. C'est d'ailleurs face à l'entrée du MNA qu'une nouvelle manifestation de professeurs, de chercheurs, de travailleurs et d'étudiants a eu lieu le 3 février dernier.



Le Secrétariat mexicain à la culture n'est pas le seul à être touché par ces coupes budgétaires destinées à financer les programmes sociaux et la construction d'une nouvelle raffinerie de pétrole au Tabasco. C'est toute la fonction publique qui est touchée par cette vague massive de licenciements : des programmes de financements agricoles, les employés contractuels de l'Institut National de Migration, de l'Institut Mexicain de Sécurité Sociale, du fisc se sont vus signifier le non-renouvellement de leur contrat ou demander leur démission, augmentant les délais d'attente pour la régularisation des permis de séjour ou un simple rendez-vous pour une IRM (Buendía, 2019). 



Si on ne peut blâmer le gouvernement de López Obrador de la situation sociale désastreuse que les anciennes administrations du Parti Révolutionnaire Institutionnel (resté au pouvoir pendant plus de 70 and), où a longtemps milité López Obrador avant de partir au Parti Révolutionnaire Démocratique, ou le Parti Action National (droite conservatrice au pouvoir entre 2000 et 2012) ont créée et alimentée, il lui incomberait de régulariser et pérenniser l'emploi des contractuels, garantir leurs droits et salaires et surtout mener une politique culturelle et scientifique en cohérente, voir de respecter la législation en vigueur en ce qui concerne les licenciements effectués en terme d'indemnités. 

L'INAH doit donc se réinventer s'il ne veut pas terminer comme l'INRAP en France, à valider les projets d'archéologie de sauvetage que lui proposeront des entreprises privées. L'austérité républicaine du gouvernement obradoriste tient plus d'une politique néolibérale qu'il prétend combattre, sans pour autant lutter le népotisme ou le favoritisme : la démission contrainte de Daniel Goldin, ancien directeur de la Bibliothèque Vasconselos et son remplacement par un ancien membre du jury de thèse de l'épouse du président mexicain en est un flagrant exemple. Sous bien des aspects, l'INAH ressemble plus à un malade chronique en soins intensifs qu'à un jeune et fringant octagénaire.

Références bibliographiques
Buendía, E. (30 de enero 2019). Los excluidos de la 4T. Reporte indigohttps://www.reporteindigo.com/

Martínez Torrijos, R. y Estrada, J. (3 février 2019). Empleados con alto nivel de especialización del INAH no serán recontratados. La Jornada https://www.jornada.com.mx/ .

Musacchio, H. (4 février 2019). La republica de las letras. Excelsiorhttps://www.excelsior.com.mx/

Ortega, G. (3 fevrier 2019). Empleados del INAH manifiestan en el Museo Nacional de Antropología. Milenio https://www.milenio.com/politica/comunidad/museo-antropologia-trabajadores-inah-exigen-pago-sueldos .

Paz Avendaño, R. (1 février 2019). No hay recursos para mantener a los mil 700 eventuales, dice Diego Prieto. La crónica de hoyhttp://www.cronica.com.mx/

Ramírez Castilla, G. (3 février 2019). 80 años del Instituto Nacional de Antropología e Historia: una reflexión. [entrée de carnet] retrouvé sur http://remarq.ning.com/m/blogpost?id=3961257%3ABlogPost%3A262441 

Zermeño, R. (30 de febrero 2019). INAH en vilo. Reporte indigohttps://www.reporteindigo.com

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