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Michel Graulich (1944-2015), un mésoaméricaniste hors-norme

A de nombreuses reprises, votre serviteur s'est fait l'écho des publications et des idées de Michel Graulich sur les religions mésoaméricaines. Né à Orroir (Belgique) pendant la Seonde Guerre mondiale, Michel Graulich a, comme votre serviteur, débuté ses études en fréquentant Pline, Homère, Plutarque et autre Hérodote. Cependant cette formation de classiciste ne lui convenait guère puisqu'à partir de 1970, il s'intéressa aux peuples mésoaméricains en général et aux Mexicas en particuliers. Sous la direction d'Anne Dorsinfangs-Smets, il soutint une thèse doctorale sur les mythes et rituels des vingtaines, proposant notamment une hypothèse de réajustement calendaire qui suscita et continue de susciter encore de nombreuses polémiques au sein de la communauté mésoaméricaniste.


Crédit photo : Alfredo López Austin.
Disponible le 12/02/2015 por : 

Graulich était réputé pour son travail hyper-minutieux des sources préhispaniques et coloniales. Il démontait avec une aisance incroyable les récits de Bernal Díaz del Castillo sur la conquête, rejetait les thèses d'un Moctezuma couard et inactif au moment de l'arrivée des Espagnols et n'hésitait pas à critiquer vertement les interprétations limitées de certains archéologues ou anthropologues, lui l'historien des religions et de l'art. Cependant il ne délaissa jamais ses recherches sur le sacrifice humain chez les Mexicas, parallèlement à celles de Yollotl González Torres au Mexique. Il fut également un pionnier, appliquant la méthode lévi-straussienne aux mythes préhispaniques du Mexique et d'Amérique centrale.

La bibliographie de Michel Graulich est particulièrement riche. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages, notamment de vulgarisation sur les arts précolombiens publiés alors par Flammarion dans la collection Grammaire des styles, et de recherches plus poussées comme Montezuma ou l'apogée et la chute de l'empire aztèque (1994) et Le sacrifice humain chez les aztèques, tous deux publiés chez Fayard. Au sujet de ce dernier, il me revient une anecdote lors d'un retour en métro vers la gare du Nord où il prenait son TGV pour Bruxelles-Midi après son cours hebdomadaire du lundi à l'École Pratique des Hautes Études. Mon maître racontait sa peine et sa (douce) colère au moment de voir le premier tirage : coquilles répétées, organisation de la bibliographie, des annexes et remerciements ne correspondant pas au manuscrit original... Il est vrai que son travail méritait un meilleur traitement. Il avait intensément travaillé sur le sacrifice humain et nous faisait part de ses pensées et commentaires patiemment tous les lundis au début des années 2000. Cet article publié dans la revue Civilisations vous donnera une idée de ses travaux sur le sujet. En 2009, l'éditeur Brepols avait publié un ouvrage co-édité par Nathalie Ragot, Sylvie Peperstraete et Guilhem Olivier, intitulé La quête du serpent à plumes: hommage à Michel Graulich. Cet ouvrage rassemble des participations de ses anciens élèves, collègues et amis (souvent les trois à la fois).

Fraîchement diplômé de ma maîtrise en lettres classiques, Michel Graulich m'avait été recommandé par Eric Taladoire, alors professeur en archéologie précolombienne à Paris I. Je me souviendrai toujours de ce lundi de mai 2014 où je présente tout penaud à son cours en salle Corbin à la cinquième section de l'École Pratique des Hautes Études en Sorbonne. Depuis mon adolescence, je rêvais d'étudier les civilisations précolombiennes et de devenir archéologue (ce que je ne suis jamais devenu). La salle Corbin est une salle exiguë et contiguë à la salle Mauss. Elle était pleine à craquer ce jour-là : Eduardo Matos Moctezuma était venu exposer ses travaux en espagnol. J'ai patiemment attendu à la porte de la salle, écoutant les propos de l'archéologue mexicain sans rien comprendre : je ne parlais pas un traître mot d'espagnol. Imaginez ma frustration pendant les deux premières heures du cours. À la pause, M. Graulich se mit à bavarder avec les autres étudiants et s'est approché de moi. Je lui ai présenté mes aspirations et lui demandait s'il acceptait de devenir mon directeur de mémoire : "Je n'y vois pas d'inconvénients. Avez-vous une idée de ce que vous aimeriez étudier, jeune homme ? - Aucune, Docteur. Je pensais que vous pourriez m'aider à en trouver une, répondis-je confus. - Que pensez-vous du Serpent à plumes, proposa-t-il ? - Pourquoi pas ? ", rétorquai-je sans savoir dans quel pétrin je me mettais. Quinze ans plus tard, je planche toujours sur le sujet.

Quatre mois plus tard, j'étais inscrit à l'EPHE et débutait mes travaux au sein d'un groupe d'auditeurs libres et d'étudiants très soudé. Grâce à lui, je me suis fait de nombreux collègues et véritables amis : Roberto Martínez González et son épouse, Nicolas Latsanopoulos, Aurélie Couvreur, Maria Salas, Christine Blazy, Nathalie Ragot, Elena Mazzetto, Sylvie Peperstraete entre autres... Les quatre années qui suivirent furent extrêmement stimulantes sur un plan intellectuel et satisfaisantes sur un plan personnel.

Las ! Michel Graulich nous a quittés et il nous correspond, à nous tous, ses anciens élèves et ses collègues de transmettre son acuité intellectuelle, ses recherches, son esprit critique.

Maître, merci pour tous ces bons moments passés en votre compagnie et pour vos enseignements. Mes pensées vont désormais vers votre épouse et vos enfants. Reposez en paix, aux côtés de Guy Stresser-Péan et de Claude-François Baudez.

Bibliographie (non exhaustive)
Graulich, M. 2002. « Les victimes du sacrifice humain aztèque  », Civilisations [En ligne], 50 | 2002, mis en ligne le 01 décembre 2009, consulté le 13 février 2015. URL : http://civilisations.revues.org/3401 ; DOI : 10.4000/civilisations.3401


Graulich, M. 2000. « Tlahuicole, un héroe tlaxcalteca controvertido ». In Navarrete Linares, F., & Olivier, G. (Eds.), El héroe entre el mito y la historia. Centro de estudios mexicanos y centroamericanos. Tiré de http://books.openedition.org/cemca/1325 .


Graulich M. 1996. « La mera verdad resiste a mi rudeza »: forgeries et mensonges dans l'Historia verdadera de la conquista de la Nueva España de Bernal Diaz del Castillo. In: Journal de la Société des Américanistes. Tome 82, 1996. pp. 63-95 ; URL :

Graulich Michel. « L'arbre interdit du paradis aztèque ». In: Revue de l'histoire des religions, tome 207 n°1, 1990. pp. 31-64 ; URL :
/web/revues/home/prescript/article/rhr_0035-1423_1990_num_207_1_1757DOI : 10.3406/rhr.1990.1757 . Consulté le 13 février 2015.

Graulich Michel. « Les mises à mort doubles dans les rites sacrificiels des anciens Mexicains  ». In: Journal de la Société des Américanistes. Tome 68, 1982. pp. 49-58 ; URL :/web/revues/home/prescript/article/jsa_0037-9174_1982_num_68_1_2208 ; DOI : 10.3406/jsa.1982.2208 . Consulté le 13 février 2015.



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