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Le serpent à plumes dans le Codex Nutall, planche 15

La parution du hors-série d'Arqueología Mexicana sur le Codex Nutall m'a rappelé les cinq, voir six représentations du serpent à plumes qu'on peut y observer. Prenons les planches dans l'ordre et examinons-les de plus près. Commençons par la planche 15.



Planche 15, Codex Zouche-Nuttall, 1995.
Photo B. LOBJOIS

Selon le commentaire proposé par Manuel A. Hermann Lejarazu (2008, 42), on peut voir à droite Dame 3 Silex et Sieur 5 Fleur accompagnés de quatre prêtres. Selon notre observation, Deux d'entre eux, 10 Pluie et 10 Herbe portent un petit encensoir contenant un petit faisceau de branches en train de brûler. Les deux personnages en dessous, 10 Roseau et 10 vautour portent un paquet mortuaire et un bâton de semaille. Ces paquets sacrés ou tlaquimilolli pouvaient contenir les reliques d'une divinité tutélaire. On les retrouve aussi dans les textes coloniaux, notamment lorsque les Aztèques quittent leur île mythique d'Aztlan (Histoyre du Méchique, 1905 : 16 ). G. Olivier a étudié très amplement ce thème des paquets sacrés (Olivier, 1995 et 1998). Le bâton porté par 10 Roseau fait penser à celui du dieu Xipe Totec et est présent également dans le Codex Borgia (1963: pl. 22).

Au centre en bas, Hermann Lejarazu (ibid.) explique que le parcours de Dame 3 Silex se termine par sa transformation en serpent à plumes pour rendre visite à la déesse des fleuves appelée 1 Aigle dans la Mixteca. Quels éléments permettent cette interprétation? D'abord, la date 3 Silex nous donne l'identité du personnage en dépit du visage et des mains sortant de la gueule du serpent à plumes parfaitement reconnaissable à ces écailles ventrales jaunes, son panache caudal de plumes vertes, ses plumes courbées et vertes. Dans sa main gauche, elle tient une branche fleurie. Dans sa main droite, elle porte un encensoir duquel s'échappe certainement la fumée du copal. Hermann Lejarazu pense qu'il s'agit ici d'offrandes à cette "vieille" déesse. Celle-ci lui donnerait un jade en retour. Cette pierre verte symboliserait la grossesse. Là encore, les textes coloniaux nous indiquent que la grossesse est présentée sous cette métaphore : c'est ainsi qu'on apprend la grossesse de Chimalman a pu avoir lieu parce qu'un chalchihuitl fut placée en elle, après la mort de son époux Camaxtli. Elle donna le jour à Quetzalcoatl (Mendieta, 2002 : I, I, 188. Pour notre part, l'idée d'une transformation nous semble inopportune même si la présence du serpent à plumes à côté de Dame 3 Silex nous fait plus pencher vers son double animal.

Il nous reste à analyser cette magnifique représentation de qui semble être un temple du serpent à plumes. On peut noter les peintures banches et rouges, les motifs de grecques qui ornent les taludes-tableros du temples, les rampes du temple. Le toit est conique et rappelle le bonnet en peau de jaguar que porte Quetzalcoatl dans le Codex Borgia ou le Codex Borbonicus. A chacune de ses extrémités apparaît la tête, le corps de la créature. On reconnaît bien ses longues plumes vertes, ses écailles ventrales jaunes, son museau bleu, sa langue bifide et des crocs.
Devant l'entrée du temple est posé un paquet funéraire contenant un silex duquel apparaît une tête humain. A la droite du paquet, on peut voir la queue et le panache du serpent à plumes. Revenons au silex. Le visage est peint de 3 couleurs, typiques elles aussi de Quetzalcoatl : le rouge autour de la bouche, le jaune sur le nez et la partie centrale du front, le noir sur le reste du visage. Le glyphe 9 vent ou Ehecatl permet une identification définitive. La relation du Serpent à plumes avec le silex peut nous renvoyer à sa naissance comme le montrerait le Codex Vindobonensis. Nous ajoutons que plusieurs représentations aztèques du serpent à plumes comportent un silex sur leur langue bifide.



Serpent à plumes avec glyphe 1 Silex, Pierre volcanique, Postclassique récent, Aztèque.
Conservé au Musée National d'Anthropologie, Mexico.
Photo : B. Lobjois

Mendieta rapporte la naissance d'un silex qui est jeté par les dieux sur terre, créant ainsi Chicomoztoc, "le lieu des sept cavernes (2002: I,181). Mille six cents dieux apparurent de Chicomoztoc. Le silex est donc étroitement lié à la vie, puisque c'est le silex qui féconde la terre, créant les dieux et par extension l'humanité qui va honorer les dieux. Graulich propose une analyse très pertinente de ce mythe, expliquant notamment que "le silex [...] est probablement une de ces étincelles fécondantes" créé par les dieux pour l'envoyer chez les hommes (2000: 108-110).

Références bibliographiques :
Codex Borgia
1963. Codíce Borgia. Eduard Seler (éd.), 3 vols., FCE, Mexico/Buenos Aires.


Codex Zouche-Nutall
1992. Crónica Mixteca. El rey 8 Venado, Garra de Jaguar, y la dinastía de Teozacualco-Zaachila libro explicativo del llamado Códice Zouche-Nuttall. Ferdinand Anders, Maarten Jansen et Luis Reyes García (éds.). Sociedad Estatal Quinto Centenario-ADV-FCE, Madrid/Graz/Mexico.

2006. « Codice Nuttall. Lado 1: La vida de 8 Venado ». In Arqueología Mexicana, estudio introductorio e interpretación de láminas, Manuel A. Hermann Lejarazu; Edición especial códices 23, Editorial Raices, Mexico.

2008. « Codice Nuttall. Lado 2: la historia de Tilantongo y Teozacoalco ». In Arqueología Mexicana, estudio introductorio e interpretación de láminas, Manuel A. Hermann Lejarazu; Edición especial códices 29; Editorial Raices, Mexico.

2002. « La Serpiente Emplumada en Mesoamérica ». In Arqueología Mexicana, vol. IX, núm. 53, Editorial Raices, Mexico.

Graulich, Michel.
1987. Mythes et rituels du Mexique ancien préhispanique. Classe des Lettres, Académie Royale de Belgique, Bruxelles. [rééd. 2000]

Histoyre du Méchique
1905. Publié par Edouard de Jonghe. In Journal de la Société des Américanistes, Tome II, Paris, 1905, p. 3-41.

Mendieta, Fray Geronimo de
2002. Historia eclesiástica indiana. Cien de México, 2 vols., CONACULTA, Mexico. [rééd. 1997]

Olivier, Guilhem.
1995. « Les paquets sacrés ou la mémoire cachée des Indiens du Mexique central, xve-xvie siècles ». In Journal de la Société des Américanistes, 81, pp. 105-141.
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